Google+" />
Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
9 septembre 2009 3 09 /09 /septembre /2009 07:31

 

   

C’est une photo probablement de la fin des années trente. Le portrait d’un homme jeune, trop jeune. Je me souviens de l’expression du regard et des traits. Lumineux. Souriants. Je me souviens aussi de la cigarette entre les doigts de sa main droite. A peine entamée. La veste de son uniforme n’est pas boutonnée. Oui, je revois la tâche claire de la chemise. Le col ouvert… L’arrière plan est un peu flou. Grisaillant avec de rares taches un peu plus sombres. Ovale la photo dans son cadre métallique ovale fixé par quatre vis en laiton sur la pierre blanche. Protégée par une sorte de vitrage bombé de dix ou quinze centimètres de hauteur.

La première fois que je l’ai vu, je devais avoir neuf ans. Je me souviens que je la regardais sans vraiment comprendre. Il n’y avait rien à comprendre. C’était juste la réalité. Le portrait d’un disparu que je n’avais jamais connu et qui ne m’avait pas connu. Je me souviens du raidissement de mon corps. De ma pensée tout à coup arrêtée. D’un sentiment confus pénible d’injustice mêlé de culpabilité.

Un visage que ma mémoire devait à jamais rattacher à la cruauté des champs de bataille. Ton visage qu’aujourd’hui encore je ne peux pas regarder sans ne pas m’imaginer tes souffrances dans ce petit hôpital de campagne. Je me suis souvent demandée si tu avais pensé à ma mère, à moi qui allais bientôt arriver. Où si à ce moment-là tu étais un homme rendu à sa solitude et à sa peur.

Entre ce regard figé et le mien, le sifflement des balles, la déflagration des obus et des grenades, le crissement des chenilles du tank et des essieux du train. Le bruit terrible du choc. Celui des tôles tordues. Le grincement d’une fenêtre baissée. Le craquement des lattes de bois des wagons arrachés à leurs rails… Longtemps j’ai tenté d’imaginer un possible paysage parcellisé de feu, de cris et de cendres. Un cimetière improvisé avec son drapeau tricolore incliné sur ta tombe nue au milieu d’autres tombes nues… Blanche ta tombe. Blanche ta croix. Comme les autres.

Longtemps mon regard s’est fixé sur ce mince sourire incrusté dans la gélatine, ce visage joyeux prisonnier du marbre… Pour toujours.

Longtemps je suis restée à scruter ce vide noir et blanc. Plus profond que la nuit. Plus abrupt que la lumière quand tout me fut donné du pourquoi de mon enfance volée.

Il me reste de toi ton visage étonné. Le sang qui s’échappa de ta gorge cisaillée par la latte de bois du wagon. La douleur de ce vide noir et blanc. Sépia parfois. Glacé toujours.

 

 

 

 

(à la mémoire de mon père, 16/02/1916 - 24/03/1944) 

Partager cet article

Repost 0
Published by Gaby Ferréol - dans Poésie libre
commenter cet article

commentaires

  • : Gaby Ferréol - ses poésies & autres textes
  • Gaby Ferréol - ses poésies & autres textes
  • : Poésie & prose poétique, nouvelles.
  • Contact

  • Gaby Monnet-Ferréol
  • Née en Tunisie, a vécu à Lyon. En 1996 s'installe en Bretagne. A Lyon, Adjointe de direction au Théâtre des Marronniers puis Codirectrice artistique du Théâtre Athanor. A Port-Louis, Codirectrice artistique de la Cie Athanor. Depuis 2004, se consacre à l'écriture & aux arts visuels.
  • Née en Tunisie, a vécu à Lyon. En 1996 s'installe en Bretagne. A Lyon, Adjointe de direction au Théâtre des Marronniers puis Codirectrice artistique du Théâtre Athanor. A Port-Louis, Codirectrice artistique de la Cie Athanor. Depuis 2004, se consacre à l'écriture & aux arts visuels.

"A l'ombre des fleurs de cerisier / il n'est plus / d'étrangers" Kobayashi Issa

A publié de la poésie.
A exposé des photos, peintures.
S'intéresse à la création contemporaine. 

 

MERCI DE VOTRE VISITE