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4 août 2011 4 04 /08 /août /2011 18:33

     

( Nouvelle)

 

     

 

Il allait arriver, elle le savait. Elle disait : « Il va arriver, je le sais. Je le sais à une certaine qualité de l'air. A cette couleur intense du temps soudain devenu blanc. Il sera là demain. Toute la nuit ce sera la fête, la fête du retour de mon amour et nous danserons. Une femme prendra son accordéon. Nous nous élancerons en tapant dans nos mains, les autres suivront… »

 

Un matin elle chantera debout sur une table de la terrasse du Paradis : « Il va arriver, je le sais,  il va arriver, je le sais, il va arriver… » Une nuit défaillir de l’irréalité glacière des volubilis blancs de l’amant.

 

Les immeubles aux façades roses puis jaunes puis vertes. La place aux trois palmiers et le square Bernardo Soares. Jaillissant dans le halo laiteux d'un lampadaire une femme court toutes les nuits sur le blanc et noir du trottoir en mosaïque. Debout près d'une fenêtre un homme la regarde… Un jour, adossés au mur blanchi de la chambre de la petite maison de pêcheur au bord de la mer, quand il lui dira : « Avec toi  je veux me tenir nu jusqu’à l’âme »  elle le prendra par la main et l’emportera dans les vagues. 

 

Au charriage ordinaire de la nuit, l'excès et la nécessité se frôlent. Le matin retrouve Lisbonne admirable de dévastitude. De l’autre côté du pont le ballet ombreux des longues limousines noires ramène la houle mélancolique des hommes au silence vacillant de leurs femmes… Entre les branches du bouquet de lilas, Jean de Dieu replie son journal sur le comptoir du Paradis en marmonnant :« Encore une journée tranquille ! »

 

Lisbonne somnole à l’ombre fraîche de ses ruelles étincelantes. Des fillettes et des garçons en uniforme bleu marine jouent dans un square ombragé. Derrière la façade impénétrable et aveugle de leurs buildings, chacun s’affaire, rompu aux gestes du quotidien… Ailleurs un enfant a repéré un petit harmonica dans le caniveau et un canif d’argent au manche nacré de blanc…. S’armer déjà de l’ordinaire, sinon le revolver… Dans l’odeur orangée des seringats de la terrasse du Paradis quand la femme à l’accordéon chantera l’inégalable tristesse des fados, les amants crieront l’un de l’autre dans les alizés bleu-rêve… Plus tard la désolation en suspens sur la ville.

 

Par l’embrasure du vasistas d’un entrepôt vacant de la zone portuaire, la Négra avait cru le reconnaître à sa façon si particulière de rouler un bas de soie sur une jambe de femme. Très pâle, très belle. Bouche rouge. Jusqu’aux dents… Plus tard elle dira leur avoir entendu dire que c'était l’été, l’été de tous les amours L'univoque du crime en somme

 

Un matin alors que Jean de Dieu lisait à haute voix son journal : « Le jour de la mort de l’amant un cri terrible avait recouvert la ville, on l’aurait entendu jusqu'à la terrasse du Paradis… »… les buveurs de café s’arrêtèrent de jouer aux cartes. Des femmes auraient pleuré. Des hommes auraient crié qu’ils auraient aimé de même la femme très pâle, très belle. Ils se souviennent, ils oublieront.

 

La femme très pâle, très belle s’avance. Elle chancelle entre les tables ; plus tard sur le pont qui la conduit au fond de sa nuit et la ramène, par les ruelles de Lisbonne, à la crudité de son désenchantement.

 

Sur la petite route côtière, des autos, des motos, un fourgon. Des policiers, des journalistes, des photographes, des badauds… Dans un rectangle de sable cerné par des bandes de plastique jaune, un homme et une femme. Ils se tiennent raides, figés, la tête tournée vers le rivage. On croit les entendre parler ; leurs voix se perdent dans le vent. La scène est reprise, reprise encore…

 

Debout contre son corps à elle, un homme a crié. A crié elle aussi en le repoussant de son bras tendu. Le corps de l’homme affaissé sur le sable. La femme abaisse lentement son bras. Elle regarde au loin très loin, ailleurs, immobile, l’arme pressée contre sa poitrine avant de remonter vers la maison de pêcheur.

 

Ce jour-là de la mort de l’amant, elle resta seule debout face à la mer. Plus tard adossée au mur blanchâtre de la chambre où les vagues viennent s’étendre parfois, elle attendra... A l’aube son cri surgi de la nuit. On l’aurait entendu jusqu’à la terrasse du Paradis.

 

Les véhicules balisés et le fourgon sont repartis rapidement.

Un film en somme. Avec ce qu'il en reste d'images insoupçonnées.

 

La veille du crime elle aurait marché toute la nuit dans la ville brûlante comme une aurore boréale. Lumière sans cesse différente. Mouvance de la pierre, du fleuve. Du corps aussi.

 

Elle se rappellera les ruelles autour de la place Alvaro de Campos jusqu’à la porte Ricardo Reis qui ouvre sur le port. Tard, plus tard, elle oubliera la rue des Doreurs, la boutique de l'aquafortiste tout encombrée de revues illustrées d’eaux-fortes et de gravures, le panonceau de bois claquant sur la devanture : « Chambres meublées à louer. Confort moderne. Loyer modéré ». La photo de Pessoa dans la vitrine, à moitié cachée par une céramique bleue, elle ne l’aura  pas vu. Elle criera son amour, sa douleur.

 

A la terrasse du Paradis la femme à l’accordéon dira  les amants brisés à la porte lisboète. L’amant rendu fou par la femme très belle, très pâle. Le sein droit de la femme. Magnifique.

 

De la nuit de l’incendie des amants, Jean de Dieu ne retiendra que l'utopie d'une poétique de la rencontre et s’en retournera aux « Érotiques du Merveilleux ». Au policier venu l’arrêter, elle murmurera qu’il lui revient une sorte d’éblouissement.

 

On dira son amour, sa douleur.

Elle dira qu’elle ne put supporter leur vertige

 

Le sexe de l'homme affolant de rigidité

Celui de la femme, très pâle très belle

Béant comme une gorge tranchée

 

Violence de son cri aiguisé à leurs rires

Allées et venues de la peur et du vide

 

Ne l’entendent pas, ne la voient pas

L’ont enchaîné à l’oscillation du crime

Leurs corps, sa douleur

 

Jean de Dieu répètera qu’il fallait bien que cela arrivât, qu’il ne pouvait pas en être autrement. Les buveurs de café regarderont le soleil s’éloigner de la mer.

 

***************

 

J’ai toujours su qu’il allait arriver à une certaine qualité de l'air. A la couleur intense du temps… Alors toute la nuit c’était la fête. La femme à l’accordéon nous faisait danser, je chantais debout sur les tables de la terrasse du Paradis, des poèmes, le Cantique des cantiques, pour moi le plus beau chant d’amour… Adossés au mur blanchi de l'arrière-salle du Paradis, les clients riaient : « Elle s’attendrit comme la bête stupide qu’elle est ! »… Au matin m’anéantir dans les volubilis blancs qu’il m’offrait à chacun de ses retours, entendre enfin la mer se jeter sur le mur de la chambre de la maison de pêcheur au bord de la plage.

 

Plus tard j’ai raconté au policier venu m’interroger : « J’aurais dit tout savoir de lui… le ciel alangui après l’orage quand les nuages s'éfaufilent de bleu et qu’il disait… Regarde !...  c’est beau comme ta peau nue à l'écume de la mer »

 

Je lui ai aussi parlé de ce jour où j'avais cru le reconnaître dans le hangar près de l’embarcadère avec la femme très pâle, très belle ; du jour où je les avais vus à la fenêtre de la chambre de la rue des Doreurs, de la place aux trois palmiers, de la maison au bord de la mer, à la terrasse du Paradis… j’avais déjà compris…

 

Dès le début de leur rencontre j’ai vécu dans leur insupportable proximité.  De cela aussi j’ai parlé au policier : « Je sais qu’il me voyait les regardant. Je me souviens de son regard à elle quand je courus vers lui… Je savais qu’ils passeraient la nuit dans la petite maison à côté de l’embarcadère alors je leur ai dit que j’irais moi aussi, que je les suivrais toujours. Il me semble les avoir entendu rire… mais ce n’est pas sûr »

 

Le policier m’a questionné aussi sur ce que je faisais quand je me suis retrouvée seule : « J’allais de belvédère en belvédère… Percevoir le souffle de la ville, ses lumières de terre et de sang... Et puis… Et puis je courrais m’asseoir sur un banc de la place des trois palmiers… des heures durant à regarder ses fenêtres… à surveiller la porte de son immeuble… C’était comme si j’étais devenu arbre... Un arbre inutile. » Il m’a écouté sans paraître surpris.

 

Je lui ai raconté l’attente à l’embarcadère à côté de la maison de pêcheur d’où je les imaginais dans la chambre où vient battre la mer, que j’aurais voulu crier : « Emmenez-moi avec vous voir la mer allée avec le soleil »… ou mourir.

 

Alors il m’a demandé si avant cette nuit-là j’avais pensé à lui donner la mort. Je lui ai répondu : « Ce matin il pleuvait, j'ai marché dans la ville. Je me suis égarée dans les ruelles du quartier de la Baïxa. Longtemps… Et puis sans savoir comment, je me suis retrouvée assise au comptoir du Paradis… Je crois avoir dit que j’avais imaginé passer de l’autre côté du pont et que je m’étais vu trancher la gorge de tous les hommes qui étaient avec les femmes qui les attendent toutes les nuits près des entrepôts ». Il me semble que Jean de Dieu m’ait répondu que n’arrive que ce qui doit arriver. Puis a changé l’eau de bouquet de lilas.

 

J’ai été dévorée par l’irréalité glaciaire des volubilis blancs : « Il me disait ne plus vouloir. Moi je ne pouvais rien dire, je ne pensais à rien. J’ai juste senti ma main se raidir et tout à coup j’ai tiré. »

 

Ils diront que j’ai abandonné son corps au bec fouailleur des goélands… Mon amour ma douleur.

     

***************

 

Ce soir quand le passeur du Tage traversera le fleuve à l’endroit de ma mort, je retournerai attendre les hommes qui avancent dans ma pitoyable fureur. A midi je traînerai mon dégoût jusqu’à la terrasse du Paradis… A minuit, les rues de Lisbonne. Je l’imaginerai à sa fenêtre. J’ai toujours su qu’il m’observait, moi, la femme qui d’avoir trop couru dans la ville, souvent, à l’aube s’endormait sur un banc de la place aux trois palmiers… Éclairée par le halo diffus du lampadaire, je sais qu’il me voyait le regardant… Un jour nous avons crié l’un de l’autre et nos corps s’envolèrent dans la chambre meublée de la rue des Doreurs… Plus tard il s’empêchera de dormir pour me regarder… simplement me regarder.

 

Un jour il m’a parlé de cette femme, la Négra : « Elle ne supporte pas Lisbonne au début du printemps »… Les mots voltigeaient par-dessus les nuages. Tout à mon désir de lui je ne percevais que le mouvement exquis de ses lèvres. Oublié les hommes des longues limousines noires !

 

Ce matin-là, nous devions nous retrouver à la terrasse du Paradis pour le petit-déjeuner. La veille il m’avait dit : « Demain je lui parle »… Alors quand Jean de Dieu me parle à travers les branches de lilas… Moi je n’entends, je n’entendrai toujours, que le cri terrible de la Négra.

 

Un jour, une nuit je suis revenue marcher dans la ville, il le fallait bien. Sur la place aux trois palmiers, un homme et une femme riaient… Un moment, un moment seulement, j’ai eu envie de pleurer mais quand j’ai senti qu’il ne me serait jamais donné de connaître la fleuraison que du fond des bordels, j’ai su que plus jamais je ne pleurerais... Les hommes me suivront et, les palmiers s'élançant à jamais vers le ciel, ils me diront les regarder… Moi, je me tairai. Toujours.

 

Après la nuit du crime, on a dit que je m’oublierai dans la souillure du sexe parce que je n’étais habituée qu’aux hommes qui paient les femmes. C’est vrai, il ne pourra plus jamais en être autrement… Mais je serai la seule à savoir que les mosaïques noires et blanches de la place aux trois palmiers éclaireront toujours ma nuit sans fond. C’est vrai aussi, je ne sais plus l'homme qui allait à mes côtés mais chaque jour son apparence mise à nu traverse mes rêves… C’est vrai, c’est vrai, c’est vrai, au réveil lorsque je me retrouve avec mon désenchantement je ne peux qu’aller me perdre dans cette perfection-là de l’oubli.

 

De ces hommes je sais le visage traversé. Mourir ou ne pas mourir de leur désir c’est pareillement m’anéantir. Alors la femme à l'accordéon peut bien chanter : « Dans l’ignorance de son propre visage au ballet des limousines noires qui vont et viennent au bout du pont, où elle ira la putain restera célibataire »…

 

Je sais que ni le jour ni la nuit ne me délivreront du vide de son corps.

     

***************

 

Aujourd’hui je marche dans ces mêmes traces floues de l’amant de la femme qui allait vers les clients aux limousines noires à traquer encore ce que je ne découvrirai sans doute jamais de leur histoire. Pourtant de la cause du crime j’aurais estimé savoir ce qui avait pu se passer pour la Négra… Le sexe de l’homme affolant de rigidité, celui de la femme très belle très pâle béant comme une gorge tranchée. Les larmes, la jalousie, la violence… Et la peur aussi.

 

La Négra parlera douloureusement de son histoire avec l’homme qu’elle a assassiné. Elle dira avoir senti que quelque chose d’inévitable allait se passer au moment même où elle lui avait pris la main pour l’emmener au bord de la mer : « Il me criait qu’il allait partir avec cette femme, qu’il ne reviendrait jamais vers moi. Que je pouvais le tuer, là, tout de suite… Je sentais sa violence, la mienne et j’avais peur. Je ne pouvais pas m’en aller et je ne pouvais pas lâcher l’arme… Il a hurlé qu’il l’aimait…et il a ri, il a ri, il a ri… Après ?... La douleur, une effroyable douleur… Et puis le vide… C’est alors, je crois, que j’ai tiré.  Je ne me rappelle pas vraiment de l’instant. Juste que je suis debout face à la mer, face à ce corps. Après ?... Il me semble que je suis restée longtemps. Face à son corps étendu sur le sable, la tache rouge sur la chemise. Après ?… Je comprends que quelque chose a eu lieu mais c’est comme si ça se passait dans un film …»

 

Après un long silence elle se souviendra toujours confusément de la nuit du crime : « Soudain j’ai posé l'arme sur la table… Oui une table. Peut-être dans l’appartement de la place aux trois palmiers ?… Mais est-il possible que je sois allée chez lui ?… Ou alors ici dans la maison au bord de la mer ou à la terrasse du Paradis ?…. Non vraiment, je ne me souviens pas. Seulement d’avoir posé l’arme sur une table »

 

Je la regarde assise entre attente et oubli, arc-boutée à l’apparence de la réalité.  Ce corps rendu fou d’amour par la femme très belle, très pâle. Le sein droit de la femme. Magnifique. Cela a eu lieu, c’est tout ce qu’elle pourra en dire.

 

Aujourd’hui il ne pleuvra pas sur Lisbonne. Toujours cette lumière sans cesse différente. Les ruelles autour de la place Alvaro de Campos jusqu’à la porte Ricardo Reis qui ouvre sur le port. C’est en remontant la rue des Doreurs où il avait rencontré la femme très pâle, très belle que je me suis rappelé qu’elle lui avait demandé de l’emmener voir la mer allée avec le soleil, le moisi du papier peint de la chambre louée à l'aquafortiste ; et que Jean de Dieu m’avait dit qu’il croyait savoir que, depuis le drame, le panonceau de bois qui battait contre la devanture éclatante de jaune soleil avait été décroché.

 

Ce soir dans l'odeur orangée des seringats de la terrasse du Paradis, les buveurs de café écouteront la femme à l’accordéon au son métallique : « Toutes les nuits dans Lisbonne déserte la femme très belle très pâle courra chercher des volubilis blancs plus avant que le corps rompu au coït des hommes. On la verra longtemps montrer son sexe de lune au regard des passants… »…  Eux, ils parleront de crime !… Jean de Dieu essayera une fois encore de discuter de l’enquête, je lui répondrai que les hommes assis au fond de leur longue limousine noire ont le regard de ceux auxquels même Dieu ne résiste pas !

 

Les palmiers de la place cernée de mosaïques noires et blanches s'élanceront toujours vers le ciel en une courbure parfaite. Hier, accoudé au comptoir derrière son bouquet de lilas en matière plastique, quand Jean de Dieu marmottait : « Aujourd’hui ce sera encore une journée tranquille »… déjà j’avais porté ailleurs mon regard rompu d’impuissance, de dégoût et de désolation.

 

 

 

 

     

"Lisbonne" peinture numérique de Gaby Monnet-Ferréol

"Lisbonne" peinture numérique de Gaby Monnet-Ferréol

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Published by Gaby Ferréol - dans Nouvelles
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  • Gaby Monnet-Ferréol
  • Née en Tunisie, a vécu à Lyon. En 1996 s'installe en Bretagne. A Lyon, Adjointe de direction au Théâtre des Marronniers puis Codirectrice artistique du Théâtre Athanor. A Port-Louis, Codirectrice artistique de la Cie Athanor. Depuis 2004, se consacre à l'écriture & aux arts visuels.
  • Née en Tunisie, a vécu à Lyon. En 1996 s'installe en Bretagne. A Lyon, Adjointe de direction au Théâtre des Marronniers puis Codirectrice artistique du Théâtre Athanor. A Port-Louis, Codirectrice artistique de la Cie Athanor. Depuis 2004, se consacre à l'écriture & aux arts visuels.

"A l'ombre des fleurs de cerisier / il n'est plus / d'étrangers" Kobayashi Issa

A publié de la poésie.
A exposé des photos, peintures.
S'intéresse à la création contemporaine. 

 

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